Origines et couches d’écriture de Grande-Fin

Pour commencer parlons d’autre chose, car il est toujours difficile, voire impossible, d’isoler LE commencement, le moment où, schlak !1 ça commence vraiment, où tout à coup quelque chose tranche et débute.

Les origines de Grande-Fin sont diffuses, multiples.

L’idée d’écrire un texte charriant certaines atmosphères et images des chansons de Springsteen remonte à très loin. On en trouve des traces en 2014 au moment de l’écriture de Schumacher qui s’ouvre en se référant directement à la chanson « Youngstown », ville au nom miraculeux et bien pratique pour commencer à narrer l’histoire d’un jeune homme. C’est là, dans cette ville du nord-est de l’Ohio, le long de la Mahoning River, non loin de Yellow Creek, que le narrateur place les origines de Schumacher : « né à Youngstown, il [le père de Schumacher] avait suivi l’unique voie, celle des ascendants, celle des hauts fourneaux du nord-est de l’Ohio. » 

On a souvent évoqué (à raison) le suspense énonciatif2 comme moteur de Schumacher ; on a moins parlé de l’aspect cyclique du roman : qui commence à Youngstown et finit à Youngstown ; qui commence par une référence implicite de Springsteen et finit par une référence explicite à Springsteen :

Je ne commente pas la formule « cette route […] qui commençait nulle part et ne finissait jamais » qui colle assez bien à l’idée du présent article où j’essaie justement de montrer la difficulté de définir où ça commence et où ça finit. L’écriture serait-elle une longue route sans commencement ni fin, à l’image de ce que Claude Simon écrivait et dessinait dans Orion aveugle : « et il se pourrait bien qu’à la fin on se retrouve au même endroit qu’au commencement »3.

D’autres textes datant à peu près de la même période (2014-2015) gravitent eux aussi autour de la figure du Boss. Sur le blog du collectif Hétérotrophes, on trouvera une mini-série de textes où le conducteur d’une Google Car cherche désespérément à photographier Bruce Springsteen dans les rues d’Asbury Park4.

Mais c’est une autre série de textes inachevés, jamais publiés, truffés de ratures et de variantes, qui constitue le véritable matériau de Grande-Fin. En 2015, on se retrouve avec les ami·es du collectif Hétérotrophes pour écrire des textes et en discuter ensemble. Je commence alors une série d’une douzaine de fragments intitulée Pour qui chante Bruce Springsteen, dont voici le premier :

Ces textes étaient des évocations, des réécritures ou des traductions de paroles de chansons de Springsteen. Les dernières lignes de l’extrait ci-dessus reprennent des éléments du morceau « Badlands » qui ouvre l’album de Darkness on the Edge of Town (1978):

Je crois que c’est l’image des « types fatigués qui se réveillent la nuit avec une peur bien réelle » qui est au cœur de ce qui est devenu, presque dix ans plus tard, Grande-Fin, et c’est autour de cette image que j’ai voulu écrire ; c’est l’image que je vois dès que j’écoute les albums Nebraska, The Ghost of Tom Joad, Tunnel of Love et Darkness on the edge of Town. Dans Grande-Fin cette image surgit lorsque Jérôme enfant se relève au milieu de la nuit pour jouer à la Playstation et qu’il aperçoit la détresse de son père dans la cuisine alors qu’il vient d’apprendre son licenciement de l’Imprimerie. Dans l’économie du roman, je m’en rends compte seulement maintenant, il s’agit du dernier souvenir d’enfance qui refait surface dans le quotidien de Jérôme. Après cela plus rien plus de souvenirs, et le voyage se termine abruptement à San Francisco dont on ne verra rien sinon la brume qui enveloppe le Golden Gate Bridge.

En plus de cette image des-types-qui-se-réveillent-au-milieu-de-la-nuit-avec-une-peur-bien-réelle qui persiste sur la rétine depuis tant d’années, d’autres éléments structurant pointaient dès les premiers textes embryonnaires de Pour qui chante Bruce Sprginsteen : 1) la structure en allers-retours constants le long de la route droite au bord du lac, 2) les allers-retours entre l’Amérique et le Nord vaudois, et 3) la volonté du père de disparaître pour aller vivre son rêve américain. Dans Pour qui chante le père disparaissait une nuit mais décidait finalement de reprendre le travail le lendemain; dans Grande-Fin il disparaît pour de bon.

Voilà pour la genèse profonde.

Toute cette matière continuait de mûrir tandis que je regardais ailleurs et me consacrais à d’autres projets. Bien plus tard, en 2020, alors que j’avais mis de côté les textes autour de Springsteen, la Bibliothèque d’Yverdon me donnait carte blanche pour écrire quelque chose autour des machines à écrire Hermès, longtemps produites dans le Nord vaudois, entre Yverdon et Ste-Croix, la région d’où je viens. Dès le début il a été clair que j’écrirais un Qwertzédaire (abécédaire répondant à la disposition du clavier qwertz) – alliage parfait entre fond et forme. La forme ductile du Qwertzédaire me permettait de faire dialoguer l’histoire de la région avec mes propres souvenirs d’enfance, avec les récits oraux de connaissances et de personnes qui ont travaillé dans les usines ou qui ont eu, à un moment ou à un autre, un lien avec la maison Hermès-Paillard. Autobiographie, faits historiques, fiction, rêveries sur les noms, anecdotes : le Qwertzédaire pouvait tout accueillir.

En plus d’être exposés, les textes paraissaient en feuilleton hebdomadaire dans La Région (anciennement Journal d’Yverdon) où avait travaillé mon père comme imprimeur des années auparavant. Parlant des machines à écrire Hermès, je ne pouvais pas ne pas parler de mon père qui avait d’ailleurs imprimé un certain nombre de documents (comme du papier à en-tête) pour l’entreprise Hermès-Paillard. Et parlant de mon père, je ne pouvais pas ne pas évoquer le chômage qui, à quelques années d’intervalles, avait touché aussi bien les travailleur·euses de Hermès-Paillard que du Journal d’Yverdon. Les liens entre le journal et Hermès ne s’arrêtaient pas là : le journal avait chroniqué durant des décennies l’ascension et la chute de la maison Hermès-Paillard. Quand la production des machines à écrire s’est arrêtée à Yverdon, les salarié·es ont reçu leur lettre de licenciement et celle-ci était probablement sortie d’une imprimante qu’ils·elles avaient assemblées à la chaîne de montage. Comble du cynisme. De la même manière il se pourrait très bien que mon père ait eu à imprimer l’édition du journal annonçant le rachat de l’imprimerie par un grand groupe qui le mettrait ensuite au chômage. Et voilà que, une vingtaine d’années après que mon père avait perdu son job, j’avais chaque semaine à ma disposition une pleine page dans ce journal, c’est ce que raconte l’entrée « Y comme Journal d’Yverdon » de février 2021 :

Exactement au même moment où paraît « Y comme Journal d’Yverdon », Laurent Pittet, fondateur de la maison d’édition Double ligne, me commande une nouvelle pour Roaditude, revue axée autour de la route et du voyage. Je ressors les fragments de Pour qui chante Bruce Springsteen et me revient en tête cette structure en allers-retours, et tout cela vient s’agglomérer à la « modeste revanche » qui conclut « Y comme journal d’Yverdon ». J’imagine alors comment un imprimeur voué à être licencié pourrait retourner la machine à son avantage : ne jamais livrer l’édition du journal censée annoncer la restructuration qui lui fera perdre son job. Foutre au lac la camionnette de l’entreprise et disparaître. C’est ce que raconte la nouvelle « La grève », publiée en mai 2021 dans Roaditude.

Après « La grève », Laurent Pittet revient avec un nouveau projet, une nouvelle collection « Récits en route » au sein de sa maison d’édition Double ligne, et me demande si je souhaite ouvrir les feux de cette collection. Carte blanche pour autant que le texte ait un lien avec la thématique de la route, du voyage, de l’itinérance. J’accepte. Nous signons le contrat le 25 mars 2022. J’ai moins d’une année pour rendre un livre d’environ 150 pages, je n’ai pas le temps d’imaginer une intrigue ou un dispositif narratif trop complexes : on va faire simple, ce sera un bref roman, en ligne droite, de Chicago à San Francisco, en train, je m’appuie sur un voyage que j’ai moi-même effectué – photos et notes de voyage : la documentation et le matériau ne manquent pas. Le 20 février 2023, j’envoie le manuscrit de Grande-Fin (240’000 caractères) écrit en moins d’une année en cumulant un job à 70 % dans une école d’art.

Si j’ai pu écrire un roman en moins d’une année en m’y consacrant à temps partiel, c’est sans doute parce que, sans que je m’en rende compte, ce texte grandissait depuis près d’une décennie. Comme le disait Racine à propos de je ne sais plus laquelle de ses tragédies : mon roman était prêt, il n’y avait plus qu’à l’écrire.


  1. Sur cette idée du commencement, on se référera à l’ouverture de Maylis de Kerangal, Dans les rapides, Paris, Naïve, 2007 : « Au moment où commence cette histoire – car il y a toujours un commencement, un et un seul, même si ramifié dans l’écheveau poreux des multiples, même si infiniment petit dans la broussaille du temps, il y a toujours l’instant cutter qui se détache et déchire le réel schlak !, le mouvement qui vient affecter la vie comme elle allait, le battement de paupières sitôt filé dans la traîne des jours après quoi rien n’est tout à fait pareil : il y a toujours un top départ – au commencement donc, il y a… » ↩︎
  2. « Le je se glisse en effet par intermittences dans la relation des événements, spéculant sur ce qui a pu se passer, imaginant des scènes, des émotions. Loin de cacher la fragilité de son récit, il souligne la précarité d’une intrigue bâtie sur des hypothèses. On ne saura que tardivement qui parle, et ce suspense énonciatif confère à Schumacher sa tension, le lecteur pressentant une nécessité, un mystère qui se dérobe encore mais que l’écriture, sobre et sensible, va peu à peu dévoiler. » Anne Pitteloud, « Sur les traces de Schumacher », Le Courrier, 25.10.2018 ↩︎
  3. Claude Simon, Orion aveugle, Genève, Skira, 1970. ↩︎
  4. Asbury Park, ville du New Jersey, pas loin de Freehold où a grandit Bruce Springsteen. Ses premiers concerts ont lieu à Asbury Park, son premier album (1973) s’intitule : Greetings from Asbury Park, N. J. ↩︎

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