Le sable écrit une histoire infinie, de pleins et de vides, de recommencements. D’arrachement, selon le terme qui décrit l’action de la mer emportant le sable des plages.
Sophie Poirier, Le Signal
Quand je lis, quand j’écris, j’ai toujours en tête cette phrase de Claro, lue sur son blog il y a presque 15 ans (et que je viens de retrouver) :
L’idéal serait d’arriver à émouvoir le lecteur en lui racontant la mort d’une éponge (une éponge de cuisine, tant qu’à faire). On saurait alors avec certitude qu’il ne mise pas sur un fonds émotif commun pour obtenir l’adhésion du lecteur.
Remplacez ici « une éponge » par « un immeuble face à la mer » et vous avez Le Signal. Récit d’un amour et d’un immeuble de Sophie Poirier publié en 2023 chez Inculte et qui vient d’être édité en poche dans la collection Babel, une excellente nouvelle. Dans ce petit ouvrage d’une très grande finesse et d’à peine centre-trente pages se tient tout entier un immeuble imposant de quatre étages.
Le livre raconte comment de 2014 à 2019 l’autrice en vient à faire d’un immeuble, Le Signal, symbole des Trente Glorieuses construit en front de mer entre 1965 et 1970, le cœur d’un projet littéraire. Elle retrace sa vie (car oui un immeuble ça vit), du projet de construction à sa destruction en février 2023 en raison de l’érosion de la dune sur laquelle il est posé. En 2014, les habitant.es qui avaient acheté un appartement avec accès direct à la plage, parfois en y mettant toutes leurs économies, ont été expulsés. C’est donc à une déambulation dans un immeuble à l’abandon que nous invite Sophie Poirier, un immeuble vide pourtant peuplé de vies, de traces de vies, d’objets et traversé de courants d’air. Un immeuble pour lequel elle « tombe en amour » (p. 47).
Au rythme de l’érosion
Ce qui frappe d’entrée n’est pas tant l’immensité ni la singularité de l’immeuble, Sophie Poirier ne nous le montre pas tout de suite, elle l’installe dans un environnement : le phare de Cordouan, l’estuaire de la Gironde, une dune fragile et une immense plage de sable fin (p. 10). L’immeuble est pris dans un paysage. Ce qui frappe, littéralement, c’est bien la force du vent, des vagues, et l’implacable mouvement d’érosion, partout, tout le temps, le vent les vagues et le sable qui étaient là avant nous, avant Le Signal, et qui seront là bien après :
Cette station balnéaire n’était pas comme les autres. Les tamaris tordus ? Mais tous les fronts de mer ont les mêmes arbres penchés. Les trottoirs, de ce rose fané, avec des fissures ? Ces vieux panneaux de signalisations en ciment effacés, absurdes ; une flèche bleu marine n’indique rien, sauf un but évident, une seule route ; un sens interdit, d’un rouge pâle ; une interdiction de tourner à droite devenue un monochrome blanc à peine lisible, on pouvait s’engager par erreur, s’en s’excuser. Un front de mer délavé, souvent ensablé, inauguré en 1963. Depuis les drapeaux de différents pays flottent en haut des mâts installés le long du boulevard. […] Un monsieur m’avait expliqué : Ici, tout prend du temps, et parfois rien n’arrive. (p. 9)
Et c’est bien l’érosion qui rythme et encadre le récit, nombreux sont les chapitres qui commencent par une évocation du vent ou des vagues, et les ultimes pages, en miroir des premières, insistent en effet sur ce mouvement qui façonne le front de mer : « Ils ont planté de nouveaux arbres, fins et droits. Mais ça viendra. Le vent les tordra » (p. 125) puis, après la série de photographies d’Olivier Crouzel, comme une dernière mention en fin de générique, les oyats répondant aux tamaris tordus de l’incipit :
L’immeuble Le Signal a finalement été démoli en février 2023 et remplacé par une dune sur laquelle ont été plantés des oyats. (p. 141)
Dès le début, et dès la quatrième de couverture, il ne fait aucun doute que Le Signal est voué à la destruction. Aucun suspense donc, mais l’enjeu est ailleurs, dans la description de la bête, une sorte de tentative d’épuisement (ou de maintien des fonctions vitales) de l’immeuble qui « vit encore un peu » (p.105). L’enjeu, c’est la saisie de l’immeuble sous des angles multiples, faire exister Le Signal par ses habitant.es, en inventoriant les objets qui y ont été laissés, faire exister Le Signal comme un espace de projection – l’artiste Olivier Crouzel qui accompagne Sophie Poirier projettera en effet un film sur la façade de l’immeuble –, faire exister le Signal par les discours qu’on porte sur lui (« Vivement qu’on s’en débarrasse de cette verrue », « Ça prend la vue, c’est moche, c’est bien fait pour eux l’expulsion », « France Inter aux infos annonce parmi les trucs spectaculaires de la marée du siècle le possible écroulement du Signal à Soulac »), faire exister Le Signal en le personnifiant, et enfin faire exister Le Signal par une tentative (désespérée) de fiction.
Coupe d’un immeuble
Un peu à l’image de La Vie mode d’emploi, on se trouve face à la coupe d’un immeuble, même si la coupe ici n’est pas un artifice littéraire, Le Signal est sans vitres, sans meubles, sans habitant.es et Sophie Poirier nous fait passer d’un appartement à un autre au gré de ses visites. Contrairement au roman de Perec, entièrement contenu dans les derniers instants de vie de Bartlebooth, le temps passe à Soulac et c’est bien le drame du Signal, le temps. Si Perec se demandait comment décrire ce qu’on voit au quotidien et qu’on ne remarque plus, l’entreprise de Poirier est plutôt de décrire ce qui bientôt ne sera plus. Il s’agit non seulement de décrire l’immeuble mais aussi de se mettre littéralement à sa place, décrire la vue sur l’océan, adopter le point de vue de celles et ceux qui ont vécu là, qui ont choisi d’habiter là pour avoir cette vue imprenable : « ils voyaient bien à travers la fenêtre – où je me suis tenue aussi, fascinée, même si je n’habitais pas ici – ce qui arrivait » (p. 69). Vue aussi splendide qu’inquiétante, car regardant les vagues c’est l’érosion de son chez soi que l’on contemple : « L’un d’eux regrettait de ne pas avoir choisi plutôt un appartement de l’autre côté, avec la vue sur la route ; il aurait observé les arbres au lieu de ces vagues approchantes, comme plus grosses au fil des années. Et avec des pins sous les yeux, il aurait pu rester insouciant plus longtemps » (p. 69).
À l’abandon, ouvert à tous les vents et à tout type de visites, terrain de jeu et d’expérimentation, Le Signal est aussi fragile qu’un château de sable. Le texte joue sur les changements d’échelle, les tractopelles qui tentent de préserver la dune « ressemblent à des jouets » (p. 11) tandis qu’à l’échelle du temps long, la destruction du Signal est anecdotique, « une simple disparition sans état d’âme » (p. 63).
Son destin allait être le nôtre
Un immeuble qui ne remplit pas sa fonction d’être habité finit par vous habiter, vous hanter, ici il commence à prendre possession de l’autrice jusqu’à ce que se crée une véritable relation entre les deux, une relation biographique où l’immeuble est personnifié : « il revient peu à peu à la surface du monde […] Ça va être dur pour Le Signal aujourd’hui […] Viens on va le voir. […] Je ressentais pour l’immeuble une affection personnifiée de cette sorte. Je l’imaginais seul, éventré, aux prises avec la tempête qui le frappait de plein fouet. Je le trouvais beau » (p. 74). La force du récit de Sophie Poirier est de parvenir à dresser une sorte d’autobiographie oblique, d’évoquer de petites tranches de son vécu à elle par les reflets que renvoient Le Signal. Ainsi Le Signal ravive un séjour passé sur une île grecque dans l’hôtel White Beach qui finira lui aussi abandonné ; Le Signal réactive les souvenirs de la maison familiale à Gradignan, où la narratrice revoit des lieux de vie « uniquement de dehors, comme une spectatrice », adoptant ainsi une position similaire à celle des habitant.es expulsé.es du Signal, « sensible à ces lieux pleins de soi qu’on laisse aux autres » (p. 89). Le phénomène de personnification glisse jusqu’à l’identification de la narratrice à l’immeuble, « certaine que son destin allait être le nôtre (p. 67). Car revisiter l’histoire du Signal c’est revisiter nos propres vies, nos propres lieux, nos propres idéaux, nos contradictions, revisiter Le Signal « complique [notre] rapport au monde » :
1970, mon année de naissance et première date de livraison prévue des appartements de la résidence Le Signal. Cinquante ans entre les deux. Je grandis dans les antithèses : ce qui était bon est devenu dangereux, ce en quoi il fallait croire n’a pas eu lieu, ce qui a été conçu comme un confort moderne et inaltérable va disparaître un jour de marée haute.
Cela complique mon rapport au monde.
Cela induit de douter.
Cela induit l’humilité. (p. 123)
Nom d’immeuble : le nom
Avec « son nom de catastrophe » l’histoire du Signal prend un tour aussi ironique que tragique. La tragédie est de ne pas avoir su lire la structure de la dune sur laquelle il a été construit, ne pas avoir su lire les signaux flagrants (l’avis défavorable du maire de l’époque) qui auraient dû dissuader de le construire si près de l’océan, ne pas avoir su prendre ce nom au mot : le signal d’une catastrophe bien plus grande que la simple disparition d’un immeuble.
Comme la narratrice, on finit par s’attacher au Signal, mais celui-ci n’occupe jamais toute la place, l’immeuble n’est finalement qu’un exemple parmi tant d’autres bâtiments voués à la disparition « ailleurs, sur d’autres littoraux » (p. 84). La grande réussite du texte de Sophie Poirier est de ne jamais fétichiser Le Signal – même si on l’aime et qu’il nous émeut –, son écriture et les constants changements d’échelle le remettent toujours à sa place, le replacent dans un contexte, le situent historiquement comme le fait d’un système de production extractiviste et utopiste, qui déréalise les phénomènes sociaux et environnementaux, et qui finit toujours par détruire.
Quand on referme le livre Le Signal n’est plus, pourtant on a encore bien en tête les images d’Olivier Crouzel, il semble qu’on connaisse le Signal comme si on y était allé soi-même, les différentes strates du lieu mises en rapport par Sophie Poirier continuent de travailler bien après la lecture, on se dit qu’on a lu un livre splendide, on voit encore Le Signal, traversé de sable et de courants d’air, on repense à cette phrase d’Alexander Kluge : « Pour moi, la bibliothèque d’Alexandrie brûle encore de nos jours ».
Sophie Poirier, Le Signal. Récit d’un amour et d’un immeuble, Actes Sud, coll. « Babel », 2025.


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